S’il y’a bien une créature du folklore japonais qui est liée aux arts martiaux, c’est le tengu. Habillé comme un yamabushi, l’ascète guerrier des montagnes, il est généralement représenté sous deux formes :

Karasu tengu : littéralement « tengu corbeau ». Mi-homme mi-corbeau, il est souvent moins puissant et subordonné au daitengu.

Tengu - Katsushika Hokusai - WikiArt.org


Daitengu : d’apparence plus humaine que le karasu tengu, il a souvent la peau rouge et arbore un très long nez. Son exemple le plus connu est Sojobo, qui enseigna les arts martiaux au jeune héros Minamoto Yoshitsune.

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Dans le folklore japonais, les tengu peuvent transmettre un savoir martial secret aux pratiquants partis s’entrainer dans les montagnes. Il n’était pas rare de les retrouver peints dans les makimono (rouleaux) d’anciennes écoles d’arts martiaux.

Tengu effectuant une technique de Muto dori sur un autre dans l’ouvrage Kenpô zu 拳法 図 par Fujita Seiko

Le récipient déjà rempli et le chemin infini
Dans les arts martiaux, l’apprentissage ne cesse jamais. C’est un chemin de progression qui s’étend à l’infini. Pour évoluer, il faut avoir en son esprit à la fois l’espace pour acquérir de nouvelles connaissances et l’humilité pour réapprendre les choses quand cela est nécessaire. Pour progresser, il faut avant tout l’humilité de reconnaitre qu’on peut s’améliorer. Il est malheureusement très facile de faire le contraire.

Dans l’étude des mécanismes cognitifs humains, on parle souvent de l’effet Dunning-Kruger, du nom des deux psychologues américains qui l’ont découvert. Aussi appelé effet de surconfiance, son principe est assez simple : les personnes peu qualifiées auraient tendance à surestimer leur compétence dans un domaine alors qu’au contraire, les personnes plus qualifiées se sous-estimeraient. Et c’est un phénomène qu’on observe en effet souvent : quelqu’un a acquis un peu plus de compétence dans un domaine que le commun des mortels et tout d’un coup, son ego se sent pousser des ailes pour planer au-dessus de la masse. Le débutant gravit d’abord la « montagne de l’ignorance » pour être confronté sur son sommet à l’étendue de tout ce qu’il doit encore apprendre et redescend alors vers la « vallée de l’humilité ». Sa confiance remontera éventuellement mais sous l’œil d’une auto-évaluation plus réaliste.

Mais comme il a été dit, l’apprentissage en arts martiaux ne s’arrête jamais. De ce fait, même un expert peut souffrir d’un effet Dunning-Kruger et il n’est pas dispensé de se questionner lui et sa pratique et de contempler l’étendue de sa propre ignorance. Socrate, pourtant si savant, disait lui-même « je sais que je ne sais rien ». Malgré tout, certains experts sont comme des récipients de savoir déjà remplis à ras-bord ou, du moins c’est ce qu’ils croient. La suffisance se paie cependant cher en arts martiaux. On l’a observé ces dernières années à travers des maitres asiatiques très surs d’eux se faisant pourtant rapidement vaincre par des athlètes de styles plus pratiques, alors qu’à contrario, d’autres experts pourtant traditionnels mais plus sages et plus humbles arrivent à donner le change et à imposer le respect.

Les arts martiaux sont de merveilleux outils de prise de confiance en soi mais ils ont aussi vite fait de gonfler l’ego et d’asseoir de fausses certitudes. Restez humble, gardez en vous l’esprit du débutant (Shoshin (初心)) et vous ne pourrez que vous améliorer. Transformez-vous en tengu arrogant et votre long nez se cassera un jour sur le mur de la réalité.